Allocution prononcée par le Secrétaire général de la CITES au Sommet mondial pour une aviation durable organisé par l’ATAG en 2015

Allocution prononcée par le Secrétaire général de la CITES au Sommet mondial
pour une aviation durable organisé par l’ATAG en 2015

Genève, 29 septembre 2015

Le rôle du transport aérien dans la réduction du commerce illicite des espèces sauvages

Allocution de John E. Scanlon, Secrétaire général de la CITES

 

M. Tony Tyler, Président directeur général de l’IATA,

Mme Angela Gittens, Directrice générale du Conseil international des aéroports,

M. Jeff Poole, Directeur général de la CANSO,

M. David Melcher, Président-directeur général de l’ICCAIA,

M. Michael Gill, Directeur exécutif de l’ATAG,

Cher délégués

Je suis très honoré d’avoir été invité au Sommet mondial pour une aviation durable organisé par l’ATAG et je tiens à remercier l’ATAG et ses membres de nous avoir fourni cette très belle opportunité.

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La CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) est une convention juridiquement contraignante entre 181 États parties qui définit la réglementation internationale s’appliquant au commerce des espèces sauvages.

Elle réglemente le commerce international de plus de 35 000 espèces d’animaux ou de plantes sauvages, y compris leurs parties et dérivés. La nature des diverses mesures commerciales utilisées par la CITES pour réglementer ce commerce dépend essentiellement de la situation biologique de l’espèce concernée.

Le commerce international de certains spécimens capturés dans la nature est prohibé par la CITES, comme le commerce de l’ivoire d’éléphant, des cornes de rhinocéros, des grands singes, des tortues marines et des tigres.

Pour d’autres spécimens, le commerce international est autorisé mais strictement réglementé par la CITES par le biais d’un système de permis afin d’éviter une surexploitation, comme le commerce licite des peaux d’alligators ou de pythons, de la chair de bénitier, de la laine de vigogne ou de l’écorce de Prunus africana. Ce commerce licite et durable peut profiter autant aux espèces sauvages qu’à l’homme.

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De nombreux spécimens d’espèces ou produits de ces espèces sont échangés licitement chaque année dans le cadre de la CITES. Beaucoup de ces articles sont transportés par air et nous entretenons depuis longtemps d’excellents rapports avec l’IATA (Association du transport aérien international) qui est un des piliers de l’ATAG et de la communauté mondiale de l’aviation civile, et un protocole d’entente a été signé cette année entre la CITES et l’IATA à l’assemblée générale annuelle de cette dernière. Selon ce protocole d’entente, nos deux organisations s’engagent à collaborer plus étroitement encore, notamment dans la lutte contre le commerce illicite des espèces sauvages.

Je suis ici aujourd’hui pour parler des effets économiques, sociaux et environnementaux catastrophiques du commerce illicite des espèces sauvages - c'est-à-dire des espèces commercialisées en violation de la CITES - de la façon dont les transports aériens sont utilisés par des criminels pour acheminer les produits de contrebande et de la façon dont le secteur du transport aérien peut s’engager plus avant dans la lutte contre ce commerce illicite.

Ces dernières années, nous avons constaté une recrudescence du commerce illicite des espèces sauvages, plus particulièrement au détriment des éléphants, rhinocéros, pangolins et certaines essences de bois précieux. Ce trafic est par définition mondial et est pratiqué à une échelle industrielle.

Nous sommes de plus en plus confrontés à des organisations criminelles transnationales et dans certains cas à des milices rebelles ou à des éléments incontrôlés des forces armées. Ils dirigent ces activités de braconnage et de commerce à l’échelle industrielle à destinations de marchés illicites dont les profits alimentent de multiples activités criminelles.

Cette dynamique est bien connue du Conseil de Sécurité de l’ONU, de l’Assemblée générale de l’ONU, de la Commission de l’ONU pour la prévention du crime et d’Interpol, comme de bien d’autres organismes.

D’importants efforts collectifs sont mis en œuvre pour lutter contre le braconnage et le commerce illicite des espèces sauvages, et pourtant ces activités continuent de poser de graves problèmes et certains estiment qu’elles rapportent jusqu’à 20 milliards de dollars par an, c'est-à-dire que cette criminalité se situe à une même échelle que d’autres activités transnationales également criminelles, comme le trafic d’êtres humains ou le trafic d’armes.

Je prendrai seulement trois exemples pour illustrer l’étendue des prélèvements qui alimentent ce commerce illicite.

  • Le braconnage des éléphants d’Afrique et le commerce illicite de leur ivoire est l’une des formes de criminalité liée aux espèces sauvages les plus évidentes et les plus destructrices. Entre 2010 et 2012, ce sont 100 000 éléphants qui auraient été tués pour leur ivoire selon certaines estimations. Dans certaines régions, comme l’Afrique centrale, le nombre des éléphants tués est nettement supérieur à celui des naissances, ce qui représente une menace d’extinction imminente pour les populations de la région.
     
  • Le rétablissement du rhinocéros blanc était un exemple de réussite, grâce essentiellement aux actions menées en Afrique du Sud, mais ce succès est aujourd’hui menacé. Le braconnage était maîtrisé jusqu’en 2007, avec seulement 13 animaux abattus. Depuis, le braconnage a rapidement progressé pour atteindre 1 215 rhinocéros abattus pour leurs cornes en Afrique du Sud l’année dernière.
     
  • Cette criminalité n’affecte pas seulement les espèces emblématiques que nous connaissons tous. Des espèces moins connues sont visées, comme le pangolin, un petit fourmilier vivant en Afrique et en Asie, braconné à un taux alarmant pour ses écailles et sa viande ; c’est ainsi que 10 tonnes de viande de pangolin ont été récupérées en une seule saisie des douanes, soit l’équivalent de 130 personnes de mon gabarit.

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Globalement, il reste moins de 24 000 rhinocéros sur le continent africain et 3 000 en Asie (dont seulement 200 rhinocéros de Sumatra). Le dernier rhinocéros de Java du Viet Nam a été tué en 2011 et le dernier rhinocéros du Mozambique a été tué en 2013, tous deux abattus par des braconniers, et le ranger que vous voyez sur cette photo sur l’écran protège le dernier mâle survivant du rhinocéros blanc du Nord qui est placé sous protection armée vingt quatre heurs sur vingt quatre, sept jours sur sept.

Les éléphants de forêts d’Afrique centrale ont régressé de plus de 60% en dix ans, les tigres ne sont plus que 3 200 dans la nature et il ne reste plus que 800 gorilles des montagnes sauvages, ceux qui ont été filmés dans le très beau documentaire Virunga.

Chers délégués, beaucoup de ces espèces sont littéralement sur le fil et, si nous n’agissons pas immédiatement, nous les perdrons de notre vivant.

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Mais ce commerce illicite n’affecte pas seulement les espèces sauvages, il représente également une menace sérieuse pour les populations humaines et leurs moyens d’existence, ainsi que pour les économies nationales et, dans certains cas, pour la sécurité nationale et régionale.

De braves rangers sont en première ligne et se font tuer ou blesser dans l’exercice de leur fonction, des fonctionnaires sont corrompus et des communautés sont privées de la possibilité de choisir leur type de développement, notamment par l’utilisation légitime de leurs ressources en espèces sauvages.

Beaucoup de pays comptent sur un tourisme axé sur la faune sauvage pour générer des revenus importants au niveau national et local et pour créer des emplois – et dans certains pays, ce tourisme représente une part très importante du PIB, comme au Kenya.

Les plus belles destinations sont pillées par les braconniers travaillant pour le commerce illicite, notamment des sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco qui sont dégradés dans toute l’Afrique, comme la Réserve de Selous en République unie de Tanzanie classée « en danger » au patrimoine mondial à cause du niveau élevé de braconnage.

Dans ce contexte, d’importantes actions concertées ont monté en puissance pour lutter contre le commerce illicite dans les pays d’origine, de transit ou de destination pour s’attaquer à la fois à la demande et à l’offre.

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Nous avons la chance de vivre dans un monde interconnecté, ce que vous savez mieux que d’autres.

Il y a aujourd’hui plus de

  • 1,1 milliards de touristes internationaux par an,
  • 100,000 vols quotidiens, et
  • 500 millions de conteneurs expédiés chaque année.

Malheureusement, les moyens de transports légitimes sont exploités par les organisations criminelles transnationales et autres pour transporter les produits de contrebande. Les employés et les passagers des lignes aériennes sont mis en danger et tous les acteurs du secteur des transports aériens courent potentiellement des risques aux niveaux juridiques et financiers, sans compter le risque pour leur réputation.

C’est ainsi par exemple que les cornes de rhinocéros et les écailles de pangolins sont le plus souvent transportées par air, et si l’ivoire brut d’éléphants transite essentiellement par les mers, la majeure partie de l’ivoire ouvré est illicitement transporté par air. Les exemples sont nombreux mais le temps me manque.

Le commerce illicite des espèces sauvages est une industrie, mais au vu des volumes transportés par air et par mer, c’est souvent comme chercher « une aiguille dans une botte de foin » alors qu’une fraction infime seulement du fret ou des passagers transportent des espèces sauvages obtenues illégalement.

Ces articles de contrebande parcourent pourtant de très grandes distances et passent par de nombreuses mains avant d’atteindre les marchés illicites, ce qui signifie qu’ils peuvent être interceptés en de nombreux points de ce parcours. Nous devons être vigilants et notre objectif commun doit être de maximiser les risques pour ceux qui se livrent à ce commerce illicite en saisissant toutes les occasions de le perturber à chaque étape de la chaîne de distribution.

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Nous ne demandons certainement pas à l’industrie du transport aérien de devenir de facto des agences des douanes ou de la lutte contre la fraude qui sont des tâches réservées à l’État.

Mais les agences de lutte contre la fraude ne peuvent opérer seules ; elles doivent avoir accès à des renseignements fiables glanés à diverses sources et c’est là que le secteur du transport joue un rôle capital.

Chers délégués, vous avec des dizaines de milliers d’employés sur le terrain qui traitent quotidiennement des clients, du fret, des produits et des passagers et vous connaissez intimement votre propre organisation et la chaîne de distribution, du sol à une altitude de 10 000 m.

En votre qualité de PDG et chefs d’industrie, vous pouvez jouer un rôle vital dans la lutte contre le commerce illicite des espèces sauvages. Par exemple, vous pouvez sensibiliser vos employés sur cette question et faire entrer dans vos priorités le fait que votre compagnie ne soit pas utilisée pour transporter ou faciliter le transport d’espèces sauvages ou de produits de ces espèces. Vos employés pourront alors être nos autres yeux et nos oreilles au sol : ils peuvent voir, écouter et transmettre aux autorités compétentes des informations sur tout ce qui leur paraît louche, ou fournir ce que Tim Clark d’Emirates a décrit comme du « renseignement de la rue ».

Dans les aéroports, comme dans les avions, le public est captif. Ces dernières années, des aéroports ont participé aux campagnes de sensibilisation destinées à attirer l’attention sur la CITES et sur les problèmes de braconnage et de commerce illicite des espèces. Aujourd’hui, je vous tiens captifs, vous, les membres de l’ATAG, et je demande à tous les aéroports de mettre en évidence les panneaux CITES destinés à sensibiliser les passagers sur l’étendue et les conséquences du commerce illicite des espèces sauvages, et sur les lourdes peines applicables à ceux qui s’y livrent. Nous et nos partenaires vous appuieront dans cette tâche, par exemple en vous fournissant des images prises par quelques uns des meilleurs photographes de nature du monde.

En outre, il est essentiel que tout commerce licite des espèces sauvages respecte les normes de l’IATA et la réglementation de la CITES. Je voudrais ici prendre quelques minutes pour quelques brèves remarques sur le fait que l’industrie de l’aviation est sollicitée, surtout depuis peu, pour prendre position sur certains articles licitement transportés en fret – ces boycotts vont au-delà de ce qu’exigent les législations internationale ou nationale.

En particulier, l’abattage illégal de Cecil, lion du Zimbabwe, en juillet dernier, qui a généré un débat passionné sur la chasse aux trophées et plus généralement sur la gestion de la faune sauvage. Les points de vue les plus divers se sont exprimés venus d’horizons différents : droits des animaux, bien être animal, conservation, moyens d’existence des populations locales, utilisation durable et plus encore. L’opinion publique a été alimentée par les médis sociaux très efficaces. Les débats vigoureux sur ces questions sont le lot quotidien à la CITES qui est le seul instrument juridique mondial réglementant le commerce international des espèces sauvages et la seule législation internationale traitant de certaines questions liées au bien être animal, même si toutes n’y sont pas abordées.

Il est particulièrement difficile de faire face aux répercussions de ces incidents, comme celui de l’abattage du lion Cecil qui a provoqué beaucoup d’émoi. La première réaction est impulsive et précède un dialogue plus complet et structuré sur la politique à adopter, celle qui réunit tous les points de vue et en particulier sollicite l’avis des populations locales qui vivent aux côtés de cette faune sauvage et qui ne sont pas très présentes sur les médias sociaux.

En ma qualité de Secrétaire général de la CITES, lorsqu’il est question du secteur de l’aviation, on me demande parfois soit d’encourager les compagnies aériennes à appliquer ce type d’interdictions, soit de leur demander de les retirer là où elles ont été mises en place – et je n’ai l’intention de faire ni l’un ni l’autre. Je vais continuer à m’impliquer activement dans la promotion du respect total des prescriptions de la CITES, tant au niveau international qu’au niveau national, qui sont les éléments essentiels de l’État de droit.

C’est aux compagnies elles-mêmes de décider de la façon dont elles veulent répondre à ces campagnes. Elles peuvent choisir de se faire leur propre opinion sur ces questions qui sont nombreuses, ou elles peuvent choisir de respecter strictement la loi et laisser aux processus de décisions internationaux et nationaux le soin de résoudre le dilemme. Nous avons vu des compagnies adopter les deux approches après l’abattage du lion Cecil.

C’est à vous de décider, étant donné bien entendu qu’il existe des procédures anciennes, ouvertes et transparentes traitant de ces questions, en particulier dans le cadre de la CITES et vous êtes invités à y participer.

Chers collègues, notre attention est clairement tournée vers le commerce illicite des espèces sauvages. Il faudra redoubler d’efforts et les membres de l’ATAG en seront des acteurs essentiels. Il nous reste encore beaucoup de travail pour atteindre l’objectif qui est de mettre fin au commerce illicite des espèces sauvages et c’est là-dessus que nous devons concentrer nos efforts communs.

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Pour donner un exemple de la coopération de la CITES avec le secteur de l’aviation, le PDG de l’IATA, le PDG d’Emirates, le PDG de Kenya Airways, moi-même et d’autres leaders appartenons tous à la Transport Task Force créée par la Royal Foundation, laquelle est patronnée par SAR le Duc de Cambridge et présidée par William Hague, ancien Ministre des Affaires étrangères du Royaume Uni, avec pour objectif d’impliquer le secteur des transports dans la lutte contre le commerce illicite des espèces sauvages.

La task force se réunira à nouveau à Dubaï cette semaine, mais son travail ne sera terminé qu’à la fin de l’année. Il faut pourtant agir rapidement et plusieurs compagnies aériennes, dont certaines sont représentées au sein de la task force, sont déjà engagées dans cette lutte.

Nous pensons que vous pourriez jouer un rôle essentiel dans trois domaines, individuellement ou collectivement :

  • adopter une politique de tolérance zéro vis-à-vis du commerce illicite des espèces sauvages et le faire savoir,
  • sensibiliser vos clients, passagers et employés à l’étendue, la nature et l’impact de ce commerce illicite (notamment par des expositions dans les aéroports et des vidéos et magazines diffusés en vol), et
  • appuyer les douanes et autres agences de lutte contre la fraude en leur fournissant des informations collectées par votre personnel au sol.

Les États, l’ONU, les organisations internationales et nationales, les communautés locales, le secteur privé, les associations caritatives et les militants sont engagés dans un effort collectif de lutte contre le commerce illicite des espèces sauvages – et les Objectifs du développement durable adoptés par l’Assemblée générale de l’ONU la semaine dernière visent à mettre fin au braconnage et au trafic de la flore et de la faune sauvages.

Chers délégués, la communauté de l’aviation civile est un acteur essentiel dans cette entreprise. Plusieurs compagnies ariennes sont actuellement très engagées et nous vous appelons aujourd’hui à rejoindre cette action mondiale commune afin de mettre fin à cette criminalité très destructrice et nous vous offrons un appui total, ainsi que celui de nos partenaires, autant qu’il en sera besoin.

Merci

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