Remarques du Secrétaire général de la CITES à l’Assemblée générale de l’IATA

71e assemblée générale annuelle de l’IATA et Sommet mondial de l’aviation

Miami, 8 juin 2015

‘Le transport aérien et le commerce illégal des espèces sauvages’

Allocution de John E. Scanlon, Secrétaire général de la CITES


Monsieur le Président de l’Assemblée générale Doug Parker (PDG d’American Airlines).
Monsieur le Directeur général et Chef de la direction de l’IATA, Tony Tyler.
Mesdames et messieurs les délégués.

C’est un grand honneur que d’être invité à votre Assemblée générale annuelle, et je tiens à remercier vivement les compagnies aériennes membres de l’IATA et Tony Tyler de m’offrir cette occasion unique de prendre la parole devant vous pour la première fois, en cette année 2015 qui marque le 70ème anniversaire de l’IATA et le 40ème anniversaire de l’entrée en vigueur de la CITES.

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Tous les ans, d’importantes quantités d’espèces sauvages et de leurs produits sont commercialisées légalement au titre de la CITES. Beaucoup sont transportées par voie aérienne, et la CITES entretient depuis longtemps des relations fructueuses avec l’IATA – notamment en ce qui concerne les exigences de la CITES pour le transport des plantes et des animaux vivants..

Aujourd’hui, cependant, je suis ici pour parler du commerce illégal des espèces sauvages – à savoir les espèces sauvages qui sont commercialisées en violation de la CITES - de ses effets dévastateurs sur les économies, les sociétés et l’environnement, de la façon dont les criminels utilisent les transports aériens pour exporter leurs produits de contrebande, et des moyens supplémentaires que le secteur du transport aérien peut déployer afin de soutenir la lutte contre ce commerce illégal. 

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La CITES est un accord juridiquement contraignant entre 181 Etats Parties, qui fixe les règles internationales pour le commerce des espèces sauvages.

La Convention réglemente le commerce international de plus de 35 000 espèces d’animaux et de plantes, y compris leurs parties et produits dérivés. La nature des diverses mesures de réglementation adoptées par la CITES est fonction, principalement, du statut biologique de l’espèce concernée.

Le commerce international de certaines espèces ou spécimens prélevés dans la nature est interdit au titre de la CITES, par exemple le commerce de l’ivoire d’éléphant, de la corne de rhinocéros, des grands singes, des tortues marines et des tigres.

Le commerce international d’autres espèces est autorisé mais strictement réglementé au titre de la CITES,  moyennant un système de permis, afin d’éviter la surexploitation – comme le commerce légal des peaux l’alligator et de python, la chair de strombe géant, la laine de vigogne ou l’écorce de cerisier d’Afrique. Ce commerce légal et durable peut être bénéfique tant pour les espèces sauvages que pour les populations humaines.

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Depuis quelques années, cependant, nous assistons à une intensification du commerce illégal d’espèces sauvages, qui affecte particulièrement les éléphants, les rhinocéros, les pangolins, et plusieurs espèces de bois précieux. Ce commerce illégal concerne toute la planète et se déroule à une échelle industrielle.

Nous sommes de plus en plus confrontés à des organisations criminelles transnationales et dans certains cas à des milices rebelles et des éléments corrompus des forces armées. Telles sont les forces à l’œuvre derrière ce braconnage et ce commerce illégal d’ampleur industrielle destiné aux marchés illicites – et dont les bénéfices servent à financer toutes sortes d’activités criminelles.

Cette dynamique est largement reconnue par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, par la Commission des Nations Unies contre le crime (ONUDC), par INTERPOL, et par nombre d’autres instances.

Des efforts considérables sont actuellement  mis en œuvre pour combattre la criminalité liée aux espèces sauvages, mais celle-ci continue de pose un grave problème à l’échelle mondiale ; avec des profits estimés jusqu’à 20 milliards de dollars par an, elle se situe au même niveau que les autres formes graves de criminalité transnationale telles que le trafic d’armes ou la traite des êtres humains.

Permettez-moi de vous donner simplement trois exemples pour illustrer l’ampleur de ce commerce illicite :

  • Le braconnage d’éléphants d’Afrique et le commerce illégal de leur ivoire est l’une des formes les plus visibles et les plus destructrices de criminalité à l’encontre des espèces sauvages. Au cours de la période 2010-2012, le nombre d’éléphants braconnés pour leur ivoire a été estimé à 100 000. Dans certaines régions comme l’Afrique Centrale, les abattages dépassent de loin les naissances, ce qui fait peser sur les populations régionales de cette espèce le risque d’une extinction imminente.  
     
  • Le rétablissement du rhinocéros blanc représente une grande réussite en matière de conservation, due en grande partie aux efforts mis en œuvre par l’Afrique du Sud, mais ces progrès sont aujourd’hui menacés. Jusqu’en 2007, année ou seulement 13 animaux ont été abattu, le braconnage restait bien maîtrisé. Depuis, il s’est intensifié jusqu’à atteindre un pic l’an dernier avec 1 215 rhinocéros braconnés pour leur corne dans la seule Afrique du Sud. 
     
  • Ces crimes ne concernent pas seulement les espèces emblématiques que nous connaissons tous. Des espèces moins renommées, comme le pangolin, un petit fourmilier endémique d’Afrique et d’Asie, font l’objet d’un braconnage massif pour leurs écailles et leur viande, au point que 10 tonnes de viande de pangolin ont pu être saisies par les douanes au cours d’une seule prise, soit l’équivalent de 130 personnes pesant le même poids que moi.

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Globalement, il reste moins de 24 000 rhinocéros sur le continent africain, et 3 000 en Asie (dont 200 rhinocéros de Sumatra). Le dernier rhinocéros de Java, qui se trouvait au Vietnam, a disparu en 2011, et le dernier spécimen connu de rhinocéros au Mozambique a disparu en 2013. Tous deux ont été victimes des braconniers ; le garde-forestier que vous voyez sur l’écran protège le dernier spécimen de rhinocéros blanc mâle survivant de la planète. 

La population d’éléphants des forêts d’Afrique Centrale a diminué de 60% au cours des dix dernières années ; les tigres sauvages ne sont plus que 3 200 et il ne reste que 800 gorilles de montagne dans la nature, que l’ont peut voir dans le magnifique documentaire Virunga. 

Pour remettre ces chiffres dans un contexte humain, le Sun Life Stadium ici à Miami peut accueillir 65 000 spectateurs, soit plus de deux fois le nombre total de rhinocéros qui subsistent sur l’ensemble de la planète, et plus de vingt fois celui des tigres sauvages.  

Mesdames et messieurs les délégués, avec ces espèces nous n’avons littéralement plus une minute à perdre. Nous sommes face à une crise et si nous n’agissons pas immédiatement, elles disparaîtront sous nos yeux.

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En outre, les effets de ce commerce illégal ne se limitent pas aux espèces sauvages mais représentent également une menace pour les populations humaines et leurs moyens d’existence, ainsi que pour les économies nationales et, dans certains cas, la sécurité nationale et régionale. 

Des gardes forestiers courageux qui luttent en première ligne sont blessés ou assassinés dans l’exercice de leurs fonction, des fonctionnaires sont corrompus, des communautés locales sont privées de la possibilité faire leurs propres choix de développement, y compris par l’exploitation légitime de leurs ressources en espèces sauvage.

De nombreux pays dépendent du tourisme lié aux espèces sauvages pour la création de richesses et d’emploi à l’échelle nationale et locale, et dans certains cas, comme au Kenya, ce tourisme représente une part très importante du PIB.

Des destinations splendides sur le plan des espèces sauvages sont pillées par les braconniers qui alimentent le commerce illicite, y compris dans des sites inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO; ces derniers subissent une dégradation sur l’ensemble du continent africain, comme la Réserve de Selous en Tanzanie, qui figure désormais sur la liste des sites ‘en péril’ du Patrimoine mondial en raison du braconnage intensif.

Dans ce contexte, des efforts collaboratifs importants sont mis en œuvre pour lutter contre ce commerce illégal dans l’ensemble des pays d’origine, de transit et de destination, en ciblant tant la demande que l’offre.

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Nous avons la chance de vivre dans un monde interconnecté, vous le savez mieux que quiconque.

On comptabilise aujourd’hui : 

  • plus d’ 1, 1 milliard de déplacements touristiques internationaux par an
  • plus de 100 000 vols par jour 
  • plus de 500 millions de conteneur expédiés par an

Mais les réseaux de transport légitimes sont exploités par la criminalité transnationale organisée, entre autres, pour transporter des produits de contrebande. Comme l’a signalé votre Comité pour l’Environnement, ceci constitue un risque pour la sécurité du personnel et des passagers des compagnies aériennes, ainsi que, potentiellement, sur le plan juridique et financier et pour la réputation des compagnies. 

Les cornes de rhinocéros et les écailles de pangolin illégales, par exemple, sont le plus souvent transportées par voie aérienne ; quant à l’ivoire d’éléphant illégal, il est généralement transporté par voie maritime lorsqu’il est à l’état brut mais c’est l’avion qui semble le mode préférentiel lorsqu’il est travaillé. Si le temps qui m’est imparti me le permettait, je pourrais vous donner beaucoup d’autres exemples.

Le commerce illégal des espèces sauvage atteint désormais une échelle industrielle, mais considérant le volume total des échanges par voie aérienne et maritime, sa détection consiste souvent à chercher ‘une aiguille dans une botte de foin’, car seule une minuscule fraction du fret ou des passagers est impliquée dans le transport d’espèces sauvages commercialisées illégalement.

Ces produits parcourent cependant de longues distances et passent par de nombreuses mains avant d’atteindre les marchés illégaux, de sorte qu’il existe en chemin de nombreux points où la contrebande peut être enrayée. Notre objectif commun doit être de maximiser les risques que comporte le commerce illégal en le perturbant à chaque étape de la chaîne logistique clandestine.

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De toute évidence, nous ne demandons pas aux compagnies aériennes membres de l’IATA de devenir de facto des services de douanes ou de lutte contre la fraude, lesquels assument de leur côté des fonctions clés de l’autorité publique.

Mais les organes de lutte contre la fraude ne peuvent pas opérer en vase clos, ils doivent avoir accès à des renseignements fiables provenant de sources diverses, et c’est là que le secteur des transports peut jouer un rôle essentiel.

Mesdames et Messieurs les délégués, vous avez des dizaines de milliers d’employés qui, sur le terrain, traitent chaque jour avec des clients, pour le fret ou le transport des passagers, et vous connaissez en profondeur vos propres chaines logistiques de fret. Votre initiative e-Freight offre l’occasion d’une collaboration plus étroite avec la CITES pour mieux garantir le commerce légal des espèces sauvages en réduisant l’usage frauduleux des permis et en détectant le commerce illégal.

Si vous-même, qui êtes les dirigeants et les hauts responsables des compagnies aériennes, sensibilisez vos personnels à ce problème, et que vous fixez comme priorité pour votre compagnie que celle-ci ne serve pas au transport illégal des espèces sauvages ou de leurs produits, alors vos employés sur le terrain pourront se montrer vigilants - en gardant les yeux et les oreilles ouverts, en communiquant aux autorités compétentes des informations sur des opérations suspectes – et offrir ce que Sir Tim Clark d’Emirates a qualifié de ‘renseignement de terrain’.

A cela s’ajoute le fait de s’assurer que tout commerce légitime d’espèces sauvages est conforme aux normes de l’IATA et aux exigences de la CITES.

Le Directeur général de l’IATA lui-même, le PDG d’Emirates, le PDG de Kenya Airways, divers dirigeants et moi-même faisons partie d’une mission sur les transports, la Transport Task Force, créée par la Royal Foundation sous le patronage de Son altesse royale le Duc de Cambridge et présidée par William Hague, éminent ancien ministre des Affaires étrangères du Royaume Uni, afin d’étudier les moyens par lesquels le secteur des transports peut appuyer la lutte contre le commerce illégal des espèces sauvages. 

 
Deuxième réunion de la Transport Task Force, mai 2015 
 
Les travaux de la mission ne seront pas achevés avant quelques mois, mais nous devons progresser rapidement et il existe trois domaines dans lesquelles nous estimons que vous pouvez jouer un rôle clé, individuellement ou collectivement, pour étayer nos efforts :
 
  • adopter une politique de tolérance zéro vis-à-vis du commerce illégal des espèces sauvages, et la faire connaître.
  • sensibiliser vos clients, passagers et personnels sur l’ampleur, la nature et les conséquences de ce commerce illégal, et 
  • appuyer les services des douanes et les autres organes de lutte contre la fraude en fournissant des renseignements recueillis par vos employés qui travaillent sur le terrain. 

Les Etats, les Nations Unies, des organisations internationales et nationales, des fondations philanthropiques, et des personnes dévouées déploient actuellement des efforts collectifs pour lutter contre le commerce illégal des espèces sauvages. 

Aujourd’hui, nous faisons appel à vous tous pour que vous vous associez à cet effort généralisé, et nous vous offrons notre soutien et celui de nos partenaires pour vous aider en tant que de besoin. Hier, votre Directeur général et moi-même avons signé le premier protocole d’accord jamais établi entre la CITES et l’IATA, qui engage nos deux organisations à collaborer encore plus étroitement. 

Mesdames et messieurs les délégués, vous allez vous pencher sur de nombreuses questions au cours de cette semaine, dont certaines susciteront sans nul doute des divergences et des débats animés. J’espère que la participation aux efforts internationaux pour mettre un terme à ce commerce illégal extrêmement destructeur est une question qui pourra vous rassembler. 

Je vous remercie.

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